Cours CAPES/Agrégation - Pratiques religieuses et acculturation politique dans les campagnes italiennes (1830-1930)
Cours de concours CAPES/Agrégation
Année universitaire 2006-2007
Pratiques religieuses et acculturation politique dans les campagnes italiennes (1830-1930)
Hilaire Multon – Université Jean Moulin-Lyon III
Carlo Levi : Le Christ s’est arrêté à Eboli (village pauvre du Basilicate)
En 1871, le jeune Royaume d’Italie compte 27 millions d’habitants (droit de vote : 2% des hommes adultes ; à partir de la réforme électorale de 1882 : 8%, suffrage universel masculin en 1913) : Réalité sociale et démographique de la péninsule est largement rurale (caractéristiques et spécificités régionales héritées du XVIIIe siècle). Sur le plan quantitatif, 4/5e de la population de la péninsule est lié à une activité agricole – 352 centres de plus de 6000 habitants (critère de déf. des espaces urbains), parmi lesquels 156 dans les régions du Sud (agro towns des cultures méditerranéennes intensives / 103 dans la seule Sicile) : nombreux et populeux bourgs ruraux. Dans les plus grandes villes (plus de 50 000 habitants), vit 8% de la population ; communes de plus de 20 000 habitants : 24% de la pop. totale, la plupart de ces communes sont situées en Italie centrale (Ombrie, Toscane, Marche, Emilie-Romagne). Ce sont les terres de la mezzadria (métayage), caractérisés par un équilibre entre centres urbains et contado (origine : communes italiennes, seigneuries). Plaine du Pô : agriculture de type capitaliste, domaine des braccianti, des journaliers : dispersion de l’habitat sur le territoire.
Intégration définitive à la nation avec la Grande guerre (élargissement du suffrage en 1912) : cf. Silvio Lanaro, Da contadini a Italiani dans P. Bevilacqua, Storia dell’agricoltura italiana, vol. III, Venezia, 1991. Intégration nationale du monde rural : il manque une étude d’ensemble comme celle d’Eugène Weber, La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914, Paris, Fayard, 1983.
Lieu de la politisation qui permet une projection vers la politique nationale : collegio comme l’arrondissement pour la France et les distritos en Espagne. Processus d’élargissement de la politique dans la sphère publique et dans la « province » rurale. Lieu de médiation entre la culture politique nationale, les cultures des communautés (espace symbolique et rituel dans le cadre de l’Italie libérale : études de Maurizio Ridolfi). Caractère archaïque du corps électoral : 76% des électeurs administratifs et 58% des électeurs politiques résident dans des communes rurales / dans 1242 communes (sur un total d’un peu plus de 8000), il y a moins de 10 électeurs. Refus d’élargir le suffrage au monde paysan : inculture politique ; prêtres de paroisses soutenant des positions légitimistes, propriétaires terriens conservateurs. Electeurs ne représentent que 2% de la population masculine au début du royaume d’Italie (réforme électorale de 1877 permet de passer à 7%/ fondement du droit de vote : capacité alphabétique – réforme de 1882 pour les élections générales et de 1888 pour les élections municipales). Participation plus forte dans les campagnes, en général
Participation à la vie politique : dans les régions du nord de l’Italie, les électeurs des villes vont autant voter, si ce n’est plus, que les électeurs des provinces rurales. Dans le centre comme dans le Mezzogiorno, ce sont les zones rurales qui participent le plus aux élections politiques. Mais les premières élections au SU en 1913 contredisent cette situation : populations rurales du Nord répondent à l’élargissement du droit de suffrage ; les campagnes du Sud demeurent inertes, taux de participation inférieure à l’époque du suffrage restreint.
Nord Centre Sud Iles
1861 51% 44% 68% 66%
1871 43% 34% 54% 58%
R. Romanelli, « La nazione e il campanile. Il dibattito attorno alle dimensioni dello scambio politico nell’Italia liberale » dans Gli spazi del potere. Aree, regioni, stati : le coordinate della storia contemporanea (F. Andreucci, A. Pescarolo dir.), Florence, 1986.
Pour connaître la situation de la paysannerie italienne : enquête de S. Jacini en 1885 (étude de la situation économique et technique). Sidney Sonnino, dans un discours parlementaire, décrit ainsi le paysan italien (contadino) : « mal payé, mal logé, mal nourri, épuisé par un travail qu’il exerce dans les conditions les plus insalubres ; pour le paysan de la majeure partie de l’Italie, tout conseil d’épargne est ironique ; toute loi le déclarant libre et égal à tout autre citoyen un sarcasme » (cf. Storia d’Italia, I Caratteri originali, p. 926). Importance de l’image construite par les élites de la monarchie libérale : dynamique est du côté des gouvernants, les zones rurales sont des pôles de conservatisme, peu autonomes, dans une situation arriérée (analphabétisme touche 70% de la population) ; les terroirs les plus reculées (forêt, montagnes) sont des conservatoires de la tradition, des môles de résistance.
La situation ecclésiastique et religieuse de l’Italie de la Restauration apparaît très diverse entre les différents Etats qui se partagent la péninsule, mais aussi à l’intérieur de chacun de ces Etats (villes et campagnes ; zones de montagne, zones collinaires, plaines). Les effets de l’occupation française et de la législation napoléonienne sont très différents selon les régions, en dépit du souci affiché d’uniformité et de cohérence.
Rôle dans l’historiographie italienne de Gabriele De Rosa : liens entre l’histoire du religieux et l’histoire de la société pour le Mezzogiorno. Etudes des pastorales mises en œuvre par les évêques pour se confronter à une société donnée / Publication des visites pastorales par le « Centro studi per le fonti delle Storia della Chiesa del Veneto » : matériau de recherche vaste, qui peut être interrogé dans différentes perspectives. Etude prosopographique d’Alberto Monticone e Fausto Fonzi (« I vescovi » et « I vescovi meridionali » dans Chiesa e religiosità in Italia dopo l’Unità, 1861-1878, Atti del IV convegno di storia della Chiesa, Relazioni, I, Milan, 1973) : étude des évêques, origines sociales et géographique, formation culturelle et religieuse, biographie critique des évêques en lien avec l’histoire de leurs diocèses. Importantes contributions pour restituer différents aspects de la vie religieuse et ecclésiastique, mais aussi des rapports entre l’Eglise et la société.
A partir de 1848 et surtout de 1861, émergence d’un Etat laïc : processus de sécularisation, laïcisation des institutions et phénomène de détachement religieux. Face à ce processus, l’Eglise choisit une stratégie de reconquête de la société et de l’Etat, qui n’est pas sans contradictions.
Le choix de la campagne est devenu l’objectif prioritaire de l’Eglise au XVIIIe siècle : figure du prêtre rural, du curé paysan cristallise une grande partie de la littérature religieuse. Version limitée et indigène du mythe du « bon sauvage ». Offensive culturelle de vaste amplitude. But de cette entreprise : conservation sociale, imposer une hégémonie religieuse et civile. Nouveau comportement : au nom de la religion, contrôle social non plus individuel (impulsion donnée à la confession tardive) mais collectif. Les campagnes auraient du devenir un conservatoire des tradition face au monde urbain laïc et perturbateur. Un modèle est ainsi proposé qui suppose une représentation idyllique de la vie rurale fondée sur le triptyque maison-église-travail (article, p. 938)
Au XIXe siècle, la fonction de médiation des curés de paroisse s’enrichit de connotations sociales qui aurait dû garantir une emprise plus forte sur les comportements. Les tentatives de rechristianisation de l’Eglise, qui se sont heurtées à un attachement radical envers les traditions folkloriques, avaient eu une diffusion imparfaite dans les croyances catholiques. Face à l’imposition d’une doctrine officielle, les groupes sociaux inférieurs (classi subalterne) ont réagi par des formes et des manifestations d’autonomie en matière de religiosité. Face à cet échec de son apostolat, l’Eglise tente de retrouver en appui en fusionnant le message évangélique et le message social. Il revient au prêtre d’imposer ce projet dans la pratique quotidienne. Le privilège accordé aux campagnes comme contrepoids au « laïcisme et au détachement des villes », l’organisation de la jeunesse, l’activité d’assistance charitable constituent autant d’éléments du nouveau rôle de contrôle social dévolu au prêtre de paroisse. Surtout au Sud, et surtout au détriment de l’Etat, l’Eglise réussit à construire un réseau capillaire de pouvoirs locaux : ce sont les origines du système clientéliste qui, encore aujourd’hui, conditionne l’existence de populations entières et la continuité des comportements électoraux (article, p. 943-944).
La paroisse et les missions intérieures traduisent une « ruralisation » (Guido Verruci, Cattolicesimo e laicismo nell’Italia contemporanea, Milan, FrancoAngeli, 2001, p. 116) : elle situe dans les campagnes et dans les masses rurales – largement dominantes – les fondements d’une reprise, au moment où s’affirme un double processus d’urbanisation et d’industrialisation qui risque d’affaiblir sa base (campagnes : conservatoire des traditions, lieu d’une piété saine, immémoriale, éloignée de toutes les tentations du monde moderne).
I L’harmonisation du cadre d’expression de la vie religieuse dans les zones rurales
A/ L’affirmation de la centralité du clocher et de la paroisse ; le culte marial, un horizon unificateur
1/ L’évolution des effectifs du clergé séculier italien
Les effectifs du clergé ont sensiblement diminué en Italie entre le début du XIXe et le début du XXe siècle
- perte d’attrait de la carrière ecclésiastique pour les familles aisées (noblesse : célibat consacré des puînés)
- diminution des ordres réguliers et des bénéfices ecclésiastiques sous l’influence de la politique du nouvel Etat après 1861
- déclin des carrières ecclésiastiques non liées à l’exercice paroissial du sacerdoce
Clergé séculier passe de plus de 100 000 prêtres en 1871 (pour 26,8 millions d’habitants) à 68841 en 1901 (pour 32,4 millions d’habitants)
Au cours de la deuxième moitié du siècle, l’encadrement de la population par le clergé local est inégal dans le pays, mais il reste fort au regard des autres pays (France, par ex.)
- grandes villes, celles du Nord et du Centre-Nord mais aussi Rome manquent de prêtres / diocèses du Mezzogiorno (souvent de petite taille) sont en revanche frappés par les départs massifs pour la ville ou pour l’étranger (émigrants) : sur-encadrement, alors que la population cléricale a pourtant baissé depuis la Restauration des Bourbons sur le trône de Naples.
2/ Le recentrement de l’activité religieuse autour du parocco (prêtre de paroisse, desservant)
- Les rapports des visites ad limina [source ecclésiastique : a priori de nature morale] révèlent qu’il n’y a pas de réduction massive du nombre de paroisses dans les diocèses après l’occupation française. Processus de renouveau autour de la paroisse n’est pas encore affirmé : dans plusieurs diocèses méridionaux, état d’ignorance, de négligence et de corruption du clergé (y compris le haut clergé, de rang épiscopal). Sur ce point, on peut renvoyer aux travaux de Raffaele Colapietra surr le clergé méridional (Scritti in onore di Romualdo Trifone, vol. II, Storia meridionale) et de Bruno Pellegrino pour l’archidiocèse de Lecce, capitale du Salento (épiscopat de Mgr Nicola Caputo) ; Pietro Borzomati pour la Calabre. Fermeture des séminaires pendant la période française (y compris dans des diocèses importants), pour raisons financières. Les jugements sur le clergé de la Restauration s’inscrivent dans la continuité de ce qui était dit à la fin du siècle précédent, soit avant l’occupation par les troupes françaises (Murat est proclamé roi de Naples).
- Evolution de la structure ecclésiastique dans la péninsule italienne : renforcement de la vie religieuse autour de la paroisse, concentration autour de la paroisse. Littérature d’édification exalte la figure du « bon prêtre » : œuvre de Nicola Abate (sur le frontispice de l’édition de la BAV : Abrate), Lo Spirito del parocco esposto ad un giovane sacerdote chiamato alla cura delle anime, Rome, 1838-1841, 2 vol. [utilisé par Carlo Ginzburg pour caractériser la vie religieuse de l’Italie du XIXe siècle, « Folklore, magia, religione » dans Storia d’Italia, I, I caratteri originali, Turin, 1972, p. 663 ss.
- Mais cette accentuation du rôle de la paroisse, si elle représente un élément de « discipline » ou de « redressement » pour la vie religieuse, a aussi des effets négatifs :
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1/ Réduction du nombre de paroisses dans les zones urbaines : croissance de la population ; augmentation du nombre d’âmes dont il faut prendre soin. En dépit de la renaissance de certains lieux de culte après l’occupation napoléonienne, cela ne suffit pas.
2/Modèle rural importé dans le monde urbain dans un contexte d’urbanisation, d’évolution des mœurs et des comportements, débuts de l’industrialisation. La structure paroissiale n’est pas adaptée au public et la pastorale est marquée par les structures d’organisation (paroissen diocèse, province). Dès les premières décennies du XIXe siècle, la paroisse entre en crise, notamment dans les villes.
Cadre d’exercice privilégié du culte ; crée un sentiment d’appartenance autour du clocher (article de Philippe Boutry dans les Lieux de mémoire). Le maillage paroissial rural n’a pas été bouleversé par l’Unité. Toutefois, la situation économique des paroisses est plus difficile après la loi du 15 août 1867 (Date symboliquement forte : fête mariale). Si le cadre paroissial est préservé, la loi supprime les chapitres de chanoines et confisque les biens ecclésiastiques (enti ecclesiastici). La liquidation des domaines ecclésiastiques voulue par l’Etat libéral et le gouvernement de Florence aliène les terres de l’Eglise, dans le Sud spécialement (2500 enti ecclesiastici sont touchés par les confiscations de biens). Cette loi destinée à mettre fin à la richesse du clergé vise aussi à gagner à l’idéal unitaire les paysanneries du Sud – métayers, ouvriers agricoles – qui travaillaient auparavant pour un propriétaire qui peut être un simple desservant de paroisse, mais aussi un évêque.
- Dans des régions où les communes sont très vastes, comme la Toscane, la paroisse (pieve) constitue le principal noyau d’habitat intermédiaire et le prêtre (pievano) est utilisé comme relais par les autorités municipales. Durant les plébiscites de 1860-1861 (rattachement des territoires à l’Etat unitaire), le presbytère joue souvent le rôle de bureau de vote, de même que la sacristie et la salle paroissiale peuvent servir de salle de classes aux paysans venus apprendre le nouveau système monétaire et à leurs fils venus écouter le maître d’école, qu’il soit un ecclésiastique ou un laïc. L’affrontement entre le prêtre et l’instituteur et la distinction de lieux et des espaces n’est donc pas vécu sur le même mode que sous la IIIe République.
- Si un nombre important de curés de campagne sont encore propriétaires à titre privé et font travailler des métayers ou des ouvriers agricoles, on rencontre de moins en moins fréquemment l’image du prêtre vivant dans l’aisance, grâce à l’exploitation de ses bénéfices et de ses paysans [Giuseppe VERGA, 1840-1922, écrivain sicilien dans une nouvelle intitulée Le Révérend, Il Reverendo, tiré d’un recueil publié en 1883]. Le prêtre qui a acheté des biens confisqués aux congrégations voit son autorité spirituelle et morale décroître (évêque lui interdit de dire la messe ; Etat surveille son patrimoine)
- Disparition du prêtre stregone, analphabète, défenseur des seuls intérêts de son propre troupeau. Extraction sociale et géographique varie peu, les conditions économiques s’améliorent à peine, en revanche les liens avec la hiérarchie catholiques deviennent plus solides (saldi). Pourvu de son Evangile, d’un comportement moral plus chaste, d’un sens majeur du devoir pastoral, il est « l’expression d’une Eglise présente dans les réalités locales les plus diverses »
3/ Les formes de dévotion : de l’éclatement des saints locaux au culte marial unificateur
Travaux de Pietro Stella : siècle de transition avec « persistance de la religiosité archaïque et magique et développement d’orientations plus équilibrées de la piété collective et individuelle »
- Maintien et progression jusqu’aux années 1880 : dévotions particulières liées à tel ou tel saint Antoine de Padoue, sainte Rita de Cascia (Ombrie), saint François d’Assise (développement à l’époque du fascisme : saint « national » ; construction du tombeau sous la basilique, visite du Duce) ; développement des dévotions aux âmes du Purgatoire (Archiconfrérie du suffrage, Monterone à Rome), de la dévotion à Saint-Joseph, aux plaies du Christ.
- Culte marial devient un culte unificateur, le recours le plus fréquent (chapelles, statues, titres des Eglises, sanctuaires)
- Floraison d’apparitions mariales en France ne se retrouve pas en Italie. Ce qui se produit en France ne peut être dissociée du sentiment ressenti par les populations catholiques après la défaite et la Commune. Elle s’appuie également sur l’incertitude née de la chute des Etats Pontificaux. A cet égard, on peut s’étonner du faible nombre d’apparitions attestées sur le territoire italien, dans un contexte de bouleversements politiques et institutionnels. Les peurs catholiques utilisent ici d’autres modes d’expression. Le « modèle attestataire » semble une exception liée au catholicisme français : son acculturation ne s’opère pas aussi facilement, en dépit de l’apparente homogénéité de ce que l’historiographie a appelé le catholicisme « ultramontain ». Néanmoins les rares exemples connus témoignent d’une même sensibilité face aux événements contemporains et d’une prise en charge ecclésiale comparable. La reconnaissance du fait marial se fait avec prudence et se limite dans un premier temps à la prise en charge d’un pèlerinages et de rites de dévotion par l’autorité diocésaine compétente. Les publicistes, quant à eux, tirent le message vers une spiritualité réparatrice, fortement liée au rejet du processus d’unification de la péninsule et à la sécularisation qui l’accompagne.
Les apparitions de la Vierge attestées pendant la période de construction de l’unité ont lieu à Cerreto (1853), dans le diocèse de Sovana-Pitigliano, au sud du Grand-Duché du Toscane[1], à Porzus (1855), dans le diocèse d’Udine, alors sous contrôle autrichien, dans le diocèse de Spolète, en Ombrie (1862) et à Villa Saviola (1872), dans la province de Mantoue, confrontée alors à une violente crue du Pô[2]. Dans les trois premiers cas, les conséquences spirituelles et pastorales sont relativement limitées, mais l’écho rencontré par les faits - notamment à travers la construction d’édifices religieux - traduit une « inflexion progressive dans le comportement des autorités ecclésiastiques, plus enclines, notamment après Lourdes, à accueillir les voyants et leurs récits, et soucieuses de trouver dans l’apparition le ferment d’une relance dévotionnelle »[3]. Toutefois, dans la terre d’élection des doctrines tridentines, le « modèle attestataire » se heurte à de fortes résistances cléricales et conduit la ferveur mariale vers d’autres modes d’expression. On peut notamment relever le nombre plus important de statues qui pleurent ou de statues animées, dont le mode d’expression plus fruste bride la parole céleste[4]. Par ailleurs, il faut également faire une place au culte des saints du terroir, dont la persistance traduit un fonds magique et superstitieux : face aux dialectes religieux, face à l’expression locale des croyances, la langue mariale peine à trouver sa place dans sa forme la plus extraordinaire, l’apparition. Le processus de densification du territoire marial qui voit le jour en France dès la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception est beaucoup moins visible en Italie, où les cultes locaux aux dimensions restreintes et communautaires résistent mieux. L’unité politique à peine achevée, les différences linguistiques et culturelles, l’enclavement de certaines zones rurales du fait de la faiblesse du réseau ferré - notamment dans le Mezzogiorno - expliquent en partie cette présence moins forte du fait apparitionnaire, dans un contexte marqué par la prégnance du culte des saints locaux, liés aux rites agraires ou aux rites de passage sanctifiés par l’Eglise (baptême, communion, mariage, extrême-onction).
L’étude menée sur la période d’effervescence et d’agitation dévotionnelle qui accompagne la désagrégation des possessions temporelles du Souverain Pontife et son « exil intérieur » dans les murs du Vatican révèle les phénomènes d’acculturation et d’emprunt qui caractérisent les apparitions de la Vierge à partir de 1854. Toutefois ces phénomènes d’échos et de redondances ne saurait recouvrir le caractère protéiforme et multiple des mariophanies recensées. Parfois centrées sur des préoccupations personnelles – une maladie corporelle, une conduite jugée immorale – parfois centrées sur des thèmes universels ou intemporels, les messages délivrés par la Vierge sont extrêmement divers. A ces apparitions à messages, il convient de juxtaposer les mariophanies muettes – comme les images vivantes de San Luca, dans le diocèse de Spolète (Ombrie, 1862) – qui s’inscrivent dans une même ferveur populaire sans tomber stricto sensu dans la catégorie des apparitions qui supposent une présence réelle et objective de la Vierge attestée dans un cadre public.
Derrière l’unicité du mot se cache une grande pluralité de signes et de croyances, mais aussi une cohérence culturelle que l’ethnologue italien Paolo Apolito a appelé une « culture visionnaire catholique »[5]. Cette culture diffuse rend normal le fait de voir la Vierge. Si l’état des sources ne nous permet pas de connaître toutes ces expériences visionnaires, et si un grand nombre d’entre elles sont enfouies dans le silence des archives, il n’en demeure pas moins que les circonstances politiques et religieuses permettent à certaines d’entre elles de devenir des faits sociaux et partant d’exprimer une croyance collective.
Dans le cadre chronologique défini, il apparaît qu’un certain nombre de ces mariophanies sont instrumentalisées par un catholicisme de tonalité apocalyptique et prophétique, étroitement lié dans le cadre français à la perspective d’une restauration monarchique. Toutefois, cette matrice intransigeante n’épuise pas la totalité du phénomène, qui suscite intérêt et dévotion dans une vaste frange du catholicisme, et plus largement dans une société rurale caractérisée par l’effritement des identités collectives. Dans les territoires qui voient naître ces « phénomènes », les représentations municipale et nationale demeurent encore peu efficaces et ne peuvent relayer l’adhésion désormais compromise aux repères fournis par le cadre paroissial et par le système éthico-religieux promu par le clergé catholique[6]. En marge du « clocher », le lieu de l’apparition constitue un pôle subversif et contestataire eu égard aux règles sociales. Il exige donc un « traitement » ecclésial mêlant prudence et discernement. A cet égard, la floraison étudiée dans le cadre de ce mémoire traduit la persistance de formes de contrôle et de régulation parallèlement à l’affirmation du « modèle attestataire » fondé sur le témoignage du voyant. Ce dernier ne semble pas trouver un terreau culturel favorable dans la péninsule italienne, pour laquelle subsiste une forte défiance du clergé – y compris dans les rangs intransigeants – vis-à-vis des révélations privées. En témoigne le « traitement » des apparitions liées à la crue du Pô et à l’inquiétude suscitée par de nouvelles ruptures de digues par Mgr Pietro Rota, défenseur sourcilleux des droits du Saint Siège. Les faibles retombées dévotionnelles des quelques cas mentionnées témoigne d’une orientation pastorale différente, privilégiant les œuvres sociales et l’organisation du mouvement catholique de manière précoce, du fait de l’exclusion des catholiques de la vie politique. Les efforts déployés par les prêtres de paroisse pour fonder les caisses de solidarité rurale et les unions catholiques détournent les réseaux confessionnels du prophétisme apocalyptique surgi à la faveur des malheurs de la Papauté. Face à la « politique du miracle » promue par un légitimiste français comme La Bouillerie, le catholicisme italien oppose rapidement une « politique du réel ». La mise en place d’un réseau d’organisations confessionnelles devient une priorité, notamment dans les régions caractérisées par le développement du mutualisme et du coopératisme socialiste, comme c’est le cas dans la basse vallée du Pô. En outre, l’absence d’un système de transports approprié au déplacement des pèlerins – Mgr Rota chante la louange de ceux qui, réunis dans le sanctuaire de la Madonna delle Grazie, ont parcouru le chemin à pied – conduit à maintenir un relatif enclavement dévotionnel et assure une plus forte résistance des saints du terroir au processus d’uniformisation mariale. Ce sont d’autres vecteurs et d’autres modes d’expression qui expriment alors l’exil des catholiques italiens dans leur patrie et leur attachement au pouvoir temporel du Pape. Dans « l’opposition catholique à Porta Pia » – pour reprendre l’expression de Giovanni Spadolini – le chimérique « royaume de Marie » constitue un contre-modèle qui s’étiole vite face à l’exigence d’un engagement social effectif contre la sécularisation.
B/ Vers un recrutement épiscopal de moins en moins « régionalisé »
* Alors que subsiste en moyenne un diocèse par province [contre exemple : la Puglia – micro-diocèses autour de gros bourgs et de petites villes qui rassemblent les travailleurs agricoles et une élite propriétaire de la terre, hostile au processus unitaire / exemple : le diocèse d’Oria, dans le Salento, étudié par Carmelo Turrisi]
Face au processus unitaire, la hiérarchie épiscopale italienne est profondément divisée entre 1860 et 1870. Dans une même région, les positions peuvent varier considérablement en fonction de la personnalité des prélats et des traditions locales, en fonction également du rôle social et économique de l’évêque. Un propriétaire terrien, à l’image des évêques borbonici du Sud entraîne avec lui ses dépendants et les paysans qui travaillent sur ses terres ; il rencontre en revanche l’hostilité de la petite bourgeoisie des capacités (avocats, notaires, commerçants) qui le caricaturent et se moquent de lui dans la presse locale ou dans des pamphlets (ex. Luigi Margarita, évêque d’Oria, qualifié d’arrabiato reazionario par un document officiel du Ministère de l’Intérieur). Gilles Pécout cite également l’Arno comme frontière culturelle et politique entre la Toscane « rouge » - celle des cheminées d’usine et de la production textile (Pistoia et Prato) et la Toscane des collines, aristocratique et élégante, à l’image de San Miniato. L’évêque interdit l’illumination de son palais et de la place de la ville les jours des nouvelles fêtes nationales (ce que Massimo Baioni désigne sous le titre de « religion de la patrie »ou de « culte risorgimental »)). Entre les autorités religieuses et les pouvoirs civils locaux, les rapports relèvent, sauf en période de crise, au pire de l’indifférence, au mieux de bon voisinage entre notables chargés de responsabilités publiques.
L’évêque et la propriété de la terre :
Provenance des biens d’Eglise (premier noyau : lieux de culte et cimetières)
- Patrimoine sacré
- Les revenus du culte (sacrements, bénédictions, sépultures)
- La célébration quotidienne de la messe
- Les bénéfices ecclésiastiques (dons, legs pieux)
Destination des biens ecclésiastiques : Mensa vescovile (rente ecclésiastique). Carmelo Turrisi nous indique qu’à Oria, par le passé,elle s’élève à 3000 ducats par an [paroisses, chapitres capitulaires, communes] Elle a diminué de moitié en 1818 [concordat : 1259 ducats] . L’apport des paroisses est rapporté au nombre d’habitants. Evêque d’Oria, Mgr TRIGIANI, décrit cette répartition, dans une lettre du 23 juin 1919 :
Cure avec moins de 2000 habitants : 100 ducats par an
Cure avec moins de 5000 hab. : 150 ducats
Cure de plus de 5000 hab. : 200 ducats annuels
Mgr Luigi Margarita, évêque d’Oria, dans le Salento, est le plus grand propriétaire terrien de son petit diocèse. Il tire bénéfice de la mensa vescovile, rente provenant des domaines, qui assure à ce notable un train de vie qui suscite la colère des foules lors du soulèvement garibaldien de 1866, qui entraîne sa fuite et celle de sa famille. Citation.
- En 1908, Pie X crée les premiers séminaires régionaux dans les Abruzzes et les Pouilles pour fédérer « les forces et les moyens des diocèses trop petits » : rééquilibrage de la répartition des prêtres dans les campagnes.
II Le conflit entre culture catholique et culture risorgimentale
B/ La persistance d’une « sub-culture catholique » : ancrages sociaux et vecteurs politiques (Geneviève Bibes, Le système politique italien, Paris, PUF, 1974)
- Le terme est né sous la plume de sociologues contemporains et d’historiens italiens par opposition à la « subculture rouge ». Cette expression a d’abord un sens territorial et politique : il s’agit des régions à majorité catholique qui votent pour la Démocratie chrétienne (Lombardie, Piémont, Vénétie, lieu de naissance de l’Opera dei congressi) par opposition aux régions en apparence déchristianisées ou anticléricales qui votent par la suite PSI ou PCI (Emilie Romagne, Toscane). Il existe des régions dans laquelle la culture politique nationale est éclipsée par des comportements qui déterminent de manière prioritaire les choix politiques et les engagements publics. Dans les terres de « subculture catholique », le facteur religieux prime le sentiment d’appartenance à la nation italienne : on est catholique du Frioul ou des Pouilles avant d’être citoyen italien.. Des pratiques, des opinions et des croyances lient les catholiques entre eux et leur donne une légitimité par rapport à la société civile.
- Rôle de l’associationnisme laïc, notamment l’Opera dei congressi (Giovanni Battista Paganuzzi, juin 1874, assises en Vénétie, organisée à partir de l’Unité de base de l’organisation catholique : la paroisse, qui donne naissance aux articulations diocésaines et régionales de l’Opera) : développement d’une sphère d’influence pour réaffirmer la revendication légitime sur la « question romaine » et pour consolider la défense d’espaces d’expression et de liberté dans le monde catholique. La mobilisation électorale s’opère donc en dehors de la sphère naturelle de représentation politique (le Parlement). Dilemme du Non expedit est tranché en 1919 avec la création du PPI autour du sicilien Don Sturzo (élu pro-sindaco de Caltagirone de 1899 à 1920 ; étudié par U. Chiaramonte)
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