Table ronde Fondation pour l'Innovation politique animée par Hilaire Multon (25 octobre 2006)
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Hakim El Karoui conteste l’une et l’autre de ces analyses, qu’il juge par ailleurs concordantes, et propose une lecture plus en profondeur de cette crise. Le monde est aujourd’hui organisé selon deux systèmes de valeurs opposés : le premier est fondé sur l’inégalité, le second sur l’égalité. Or les Français refusent l’inégalité, « qu’on leur présente [pourtant] comme acceptable », et veulent, exigent, l’égalité, cette exception française (il faut ici comprendre « l’égalité » comme le fait que nous appartenons tous à une même humanité). Le libre-échange et « l’inégalité protectrice » (à savoir la triple inégalité entre le Nord et le Sud, celle dans le domaine économique au sein même du pays et, enfin, les inégalités sociales) que proposent les élites aux Français entrent ainsi en contradiction avec les aspirations profondes de ces derniers, qui manifestent une « préférence pour l’égalité ». Celle-ci se traduit en particulier dans le modèle français de l’assimilation. Le décalage ainsi créé conduit à ce qu’Hakim El Karoui caractérise de crise géopolitique d’une part et de crise « presque métaphysique » d’autre part.
L’angoisse géopolitique des Français tient à trois facteurs qui remettent profondément en cause la place et donc l’avenir de
- la crise actuelle au sein des sociétés arabes et musulmanes : celles-ci, à l’origine traditionnelles, évoluent vers des sociétés modernes
et se trouvent ainsi dans une phase critique de transition. Elles sont aujourd’hui confrontées à une question essentielle : « comment inventer notre propre modernité ? ». Ces sociétés refusent en effet d’adopter ou de copier la modernité occidentale et cherchent leur propre voie. Leur modernité se définit ainsi par l’accent mis sur le communautarisme, la famille nucléaire, une certaine conception – inégalitaire – des relations hommes/femmes mais surtout, elle repose sur une idéologie fondatrice : l’islam. Toutefois, il ne faut pas voir dans cette crise une crise de civilisation mais plutôt une crise de temporalité qui est due à la transition elle-même.
Tous les pays ne partagent pas d’ailleurs la même situation et il faut en distinguer trois groupes : l’Iran et
- l’émergence de l’Inde,
- la fin de l’hégémonie américaine : ce dernier élément est la conséquence directe de l’émergence de nouvelles puissances sur la scène internationale.
Pour ces trois raisons, l’auteur avance que « la troisième mondialisation ne sera donc pas américaine ni occidentale ». Et « pire, cette mondialisation porte en elle la valeur d’égalité, mais
La seconde raison avancée concernant la crise actuelle a une racine métaphysique, qui peut se résumer dans le paradoxe suivant : « comment concilier liberté individuelle et protection collective à l’heure de la société de l’individu ? ». En effet, les Français sont confrontés à un double mouvement : celui de la montée de l’individualisme depuis plus d’un siècle qui a conduit à l’explosion des cadres collectifs, et celui de la mondialisation qui crée le besoin de protection collective, puisque les Français font face à des enjeux qui en quelque sorte les dépassent.
Tel est donc le diagnostic proposé par Hakim El Karoui pour expliquer la crise française qui s’est manifestée à travers le 21 avril 2002, puis le 29 mai 2005. Mais si dans son ouvrage il pose des questions et propose une grille d’analyse nouvelle et originale, il apporte aussi des réponses et des solutions. Ainsi, il propose de prêter véritablement attention à la préférence française pour l’égalité : « et si les Français avaient raison ? ». Dès lors, deux conclusions s’imposent :
- il faut accepter l’idée que le monde n’est plus centré sur l’Occident, celui-ci n’a plus son avance et que désormais, il sera organisé de manière multilatérale autour de plusieurs zones de puissance devant cohabiter ;
- il faut donner à l’Europe toute sa place dans ce nouvel agencement du monde. Le moyen pour ce faire est la constitution d’une « souveraineté européenne », en particulier dans le domaine économique, qui passerait par un retour au protectionnisme au niveau européen mais aussi par plus d’Europe politique.
* Toutes les citations sont issues de l’ouvrage de Hakim El Karoui, L’Avenir d’une exception (Flammarion, octobre 2006).