Histoire, mémoire, diplomatie : une première analyse

Publié le par HMulton

Histoire, mémoire et diplomatie (Hilaire Multon, Consultant auprès du CAP, Ministère des Affaires étrangères)
Mettre en regard ces trois sujets n’est ni habituel, ni aisé. L’actualité des derniers mois – des positions prises par le Président algérien au débat de la société civile turque sur le génocide arménien, en passant par le rejeu de la mémoire de l’esclavage dans les relations entre la France et les pays d’Afrique noire - nous y a pourtant invité. Semble en effet s’opérer une réactivation des questions de mémoire, qui semblent déterminer les choix et les axes prioritaires de notre politique étrangère. Réveil du passé colonial, redécouverte des identités et des origines, surgissement de mémoires longtemps occultées ou empêchées, l’actualité ne cesse de placer les diplomates en première ligne, sans nécessairement bénéficier des ressources documentaires ou conceptuelles adéquates.

  La tâche de l’historien consiste à problématiser la mémoire par l’histoire. Or celui-ci doit de plus en plus affronter ce que François Dosse a appelé une « histoire en miettes » (François Dosse) : une mémoire pluralisée, fragmentée déborde de toutes parts le « territoire de l’historien ». L’unité du récit collectif tend à s’estomper face à la multiplication des mémoires combattantes et militantes, rendant d’autant plus difficile l’exercice de la parole dans le champ de la diplomatie. La conjoncture mémorielle actuelle, accentuée par le retour sur les zones d’ombre du passé national, entraîne une fracturation du discours et un rapport difficile, parfois tendu, entre la parole historienne et les passeurs de la mémoire.

Dans ces conditions, comment l’Etat et ses représentants à l’étranger doivent-ils se situer entre « l’histoire légende » et « l’histoire travail » pour reprendre la distinction opérée par Michel de Certeau ? L’enjeu essentiel consiste aujourd’hui à préserver les équilibres ténus et les liens nécessaires entre l’étude historique, de nature critique et le travail de mémoire, relevant de sources fluctuantes. La mondialisation de l’information a en effet entraîné une « dilatation de l’histoire, une poussée d’un sentiment historique de fond » (P. Nora), tout discours sur un événement charriant de plus en plus références et événements antérieurs. Dans ce contexte, l’opposition traditionnelle histoire/mémoire a vécu : les deux notions se sont rapprochées et la part des sources orales dans l’écriture du temps présent rend aujourd’hui possible une histoire de la mémoire, à la manière d’Henri Rousso pour Vichy ou de Raphaëlle Branche pour la guerre d’Algérie.
Confronté à ces diverses instances, le diplomate en poste ne peut faire l’économie d’une équation délicate où plusieurs niveaux d’intervention et de lecture peuvent agir de concert. Il s’agit de porter la position officielle de la France, en d’autres termes de s’appuyer sur une « politique de la mémoire » partagée et assumée. Il s’agit également de recueillir les informations et les analyses sur les mémoires individualisées qui se manifestent. Enfin, il importe d’entretenir le lien le plus étroit avec la parole historienne, en prenant en considération la pluralité des récits et des points de vue. L’illusion du surplomb et de l’interprétation achevée, close sur elle-même a vécu, inaugurant un nouveau « régime d’historicité », ouvert sur les autres disciplines, conscient de ses limites.
Garant de cette rencontre entre les acteurs, le diplomate en poste doit être à même de porter une double exigence : être en aval, un relais pour la construction sociale d’une mémoire commune, garante de la continuité de l’Etat et creuset de la République ; être en amont, un éveilleur afin d’alerter le Ministre et le Département sur les revendications mémorielles présents dans les conflits et les débats intellectuels présents dans sa zone. C’est à cette condition que la décision publique, en matière de choix stratégiques et de politique internationale, pourra être éclairée avec efficacité. Dans un ouvrage majeur La mémoire, l’histoire, l’oubli (2000), Paul Ricoeur évoque la commission « Vérité et réconciliation » mise en ouvre, à la fin du régime d’Apartheid par le président Nelson Mandela, et rappelle que l’amnistie politique ou les repentances publiques ne sauraient guérir les souffrances endurées par les victimes. C’est souligner les limites d’un travail de mémoire décidée publiquement et vécue collectivement et la part irréductible de la souffrance subjective. Dans l’attention portée à l’histoire des hommes et à leur passé, dans le suivi des relations entre Etats, cet impensé de l’Histoire doit aujourd’hui trouver une place, tout autant que les acteurs de la production savante et critique dans la diversité de leurs engagements et de leurs positions.

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